Coopération Agricole : la Guinée accueille le Conseil d’Administration du ROPPA, regroupant 13 pays de la sous-région
TIMBI MADINA- Au cœur des hauts plateaux du Fouta Djallon, la commune rurale de Timbi-Madina, préfecture de Pita, s’est transformée, du 27 au 29 avril 2026, en la capitale de l’agriculture ouest-africaine. En accueillant la première session ordinaire du Conseil d’Administration du ROPPA, la Guinée démontre que son modèle de structuration paysanne peut désormais servir de boussole à une sous-région en quête de souveraineté alimentaire.

Réunissant 13 pays membres (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Liberia, Mali, Niger, Sénégal, Sierra Leone, Togo) et des organisations associées comme le Nigeria et le Cap-Vert, le Réseau des organisations paysannes et des producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA) a choisi ce cadre symbolique pour honorer la Fédération des Paysans du Fouta Djallon (FPFD). Sous l’égide de la Confédération Nationale des Organisations Paysannes de Guinée (CNOPG), les leaders francophones, anglophones et lusophones ont exploré les clés d’une réussite qui défie les statistiques habituelles du continent.
Pour Ibrahima Coulibaly, président du ROPPA et figure emblématique du monde agricole malien, le choix de Timbi-Madina relève d’une reconnaissance politique et technique majeure. Il s’est expliqué sur la nécessité de dupliquer ce modèle :
« Le choix de Timbi-Madina en Guinée pour notre premier conseil d’administration de l’année n’est pas un hasard. Vous savez, la Fédération des Paysans du Fouta Djallon et la Confédération Paysanne de Guinée constituent les meilleurs exemples en Afrique de l’Ouest. C’est l’un de ces rares exemples de réussite paysanne concrète qu’on peut montrer partout et dont nous sommes extrêmement fiers au niveau du réseau.
Le problème fondamental du monde paysan, c’est la vulnérabilité. Qu’est-ce qui sauve réellement les paysans de cette précarité ? C’est l’intelligence de se mettre ensemble, de mutualiser nos productions et de les vendre collectivement afin de constituer une véritable force de frappe sur les marchés. C’est précisément ce que les paysans d’ici ont compris avant tout le monde. Ils ont structuré une filière totalement nouvelle : la pomme de terre. À l’origine, ce n’est pas une culture traditionnelle, c’est un produit importé qui a pris une place prépondérante dans notre système alimentaire et pour lequel une bonne partie de nos devises sortait pour enrichir les pays du Nord.
Ici, les paysans se sont donné les conditions nécessaires pour remonter la pente. Dieu a donné de l’eau et des bras valides pour un produit dont le marché existe déjà localement. Ils se sont mis à la tâche et, en une trentaine d’années, ils couvrent désormais l’intégralité des besoins de la Guinée. Pour cela, la Fédération mérite une médaille africaine ; s’il existait un système de reconnaissance, l’Union Africaine devrait attribuer cet honneur au Fouta Djallon. C’est une source d’inspiration car si ailleurs les paysans n’y arrivent pas, ce n’est pas par incapacité, mais par manque de politique adéquate, notamment sur le crédit agricole dont le taux d’accès n’est que de 6% en Afrique. Il faut cette confiance des banques que nous voyons ici pour investir, produire et rembourser. »
L’alternance des cultures, une leçon d’agronomie pratique
Crée en 2000 à Cotonou, le ROPPA s’est positionné comme l’outil de défense et de promotion des exploitations familiales qui constituent le principal système de production agrosylvopastoral en Afrique de l’Ouest. Pendant ces 3 jours de retraite à Timbi Madina, tous les aspects liés au développement agricole ont été épluchés par les leaders du monde paysan ouest-africain, en présence des autorités administratives et rurales.
La visite des périmètres agricoles de Lafou et des chambres froides de Bamikouré a été un constat positif pour de nombreux délégués, notamment ceux venant des zones sahéliennes arides. Hadja Halima Tiousso, Présidente du collège des femmes du ROPPA, venue du Niger, a partagé son émerveillement :
« Nous sommes là pour le travail administratif du conseil, mais je suis particulièrement marquée par la réalité du terrain. J’ai trouvé des similitudes avec nos régions du Sahel, mais j’ai surtout vu des différences fondamentales qui nous interpellent. Ici au Fouta, notamment à Timbi-Madina, je vois des cultures qui s’alternent de façon intensive sur le même domaine ; c’est inspirant.
J’ai observé qu’ils plantent de la pomme de terre, puis immédiatement après, c’est le maïs qui est semé, parfois avec du haricot. La terre ne chôme jamais, elle produit en permanence. C’est vraiment marquant pour nous qui venons de pays où les sols sont souvent arides ou ensablés. Ce voyage est une véritable école.
Nous avons vu des champs à perte de vue avec l’eau à portée de main, des vallées verdoyantes là où nous avons l’habitude du sable. C’est un modèle d’alternance des cultures que nous allons tenter de repiquer chez nous au Niger, malgré l’insécurité armée qui pèse sur notre production actuelle. Je repars de la Guinée avec un esprit enrichi par ces modèles de réussite. »
L’économie circulaire et la force de l’Union
Au-delà de la technique, c’est l’écosystème économique créé autour de la filière qui impressionne. Elhadj Moussa Para Diallo, président de la FPFD et grande figure de cette révolution verte, explique la philosophie de l’organisation qui regroupe aujourd’hui 35 000 producteurs :
« Le travail du ROPPA consiste à s’immerger dans les zones rurales pour vivre de visu les réalités du paysan. Notre réussite repose sur la volonté de structurer le monde agricole en groupements, en unions et en fédérations solides. Pour que nous puissions nourrir nos populations et cesser de dépendre des autres puissances, il faut bouger sur le terrain économique.
Ici, au lieu de faire de l’agriculture extensive qui s’étale sans contrôle, nous misons sur la culture intensive. On aménage un périmètre, on y apporte l’eau, et on distribue des parcelles pour que chacun ait son lopin. On parvient à faire trois récoltes par an sur la même terre : la pomme de terre en tête, suivie du maïs, puis du riz. C’est une mécanique de précision gérée par les groupements qui discutent ensuite des prix pour ne pas subir la loi du marché.
Ce qui est merveilleux, c’est la chaîne de valeur : autour de la pomme de terre, tout le monde gagne sa vie. Du banquier qui prête, au fabricant de sacs, en passant par le ramasseur de bouses de vache pour l’engrais organique et jusqu’au conseiller technique, chacun y trouve son compte. Un expatrié nous disait même que nous avons la meilleure qualité de pomme de terre au monde car elle est arrosée à l’eau de source. Mais attention, faire de l’économie n’est pas une question de paroles ; il faut avoir les reins solides et des résultats concrets pour que d’autres s’en inspirent demain. »
Vers une « véritable indépendance »
Cheik Tidiane Diané, conseiller à la Chambre Nationale d’Agriculture de Guinée, a rappelé l’enjeu politique de cette rencontre :
« Je suis bluffé par cette organisation. Voir 15 pays de l’Afrique de l’Ouest se donner la main pour bâtir un destin commun est très honorable. Chaque membre ici se considère comme un maillon d’une seule et même chaîne. Nos États doivent impérativement soutenir ces élans pour donner de la force au monde paysan, car c’est de là que viendra notre véritable indépendance. La leçon est simple : c’est l’union qui rend fort. Les rangs dispersés ne servent à rien. Le ROPPA a compris qu’il faut être ensemble pour bâtir quelque chose de grand. »
Le rideau est tombé sur ce conseil d’administration le 29 avril 2026, laissant derrière lui une certitude : l’avenir de l’autosuffisance alimentaire en Afrique de l’Ouest passe par les vallées fertiles et l’organisation rigoureuse des acteurs du secteurs.
Alpha Ousmane Bah
